From bears to pandas : ce que la désignation de l’ennemi nous dit de nous-mêmes

La pandémie de Covid-19 a donné lieu à un changement dans le règne animal, entérinant un passage de l’ours au panda comme archétype de l’animal politique menaçant, avec dorénavant une focalisation tous azimuts sur la Chine.
from bears to pandas : ce que la designation de l’ennemi nous dit de nous-memes

Dans un tweet publié le 18 avril, Nicolas Mazzucchi, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique, docteur en géographie et spécialiste des enjeux dans le cyber, faisait observer que dorénavant les actions chinoises dans la couche sémantique du cyberespace ont, peu ou prou, relégué au second plan les craintes afférentes aux menées informationnelles de la Russie (et/ou de ses alliés). Alors que les tensions entre la Chine et les États-Unis connaissent, depuis plusieurs jours, une montée en intensité manifeste, avec un point de fixation, de part et d’autre, sur l’épineuse problématique de l’origine de la pandémie et les ressorts de sa dissémination, le Département de la Défense des États-Unis s’inquiète des actions menées par des hackers appartenant à un groupe prénommé “Electric Panda”. Il y a encore quelques mois, les groupes de hackers dans le collimateur des services de renseignement, et de contre-influence, des démocraties occidentales, et tout particulièrement des ÉtatsUnis, portaient le nom d’un autre animal, moins mignon et plus menaçant : l’ours ou bear en anglais. Le groupe de hackers russes “Fancy Bear”, prétendument proche des services de renseignements militaires russes (le GRU), était dans toutes les têtes, dans tous les articles et dans tous les mauvais coups. Élection américaine de 2016, piratage du Democratic National Committee (DNC) ou encore piratage du site de campagne d’Emmanuel Macron en 2017, autant de cyber-attaques lui ont été attribuées.

La pandémie de Covid-19 a donné lieu à un changement dans le règne animal, entérinant un passage de l’ours au panda comme archétype de l’animal politique menaçant, avec dorénavant une focalisation tous azimuts sur la Chine. Et cela a notamment été le cas en France, où la communication débridée de l’Ambassade de Chine via son compte Twitter n’a pas manqué d’étonner, tant cette dernière tranchait avec les codes habituels, bien feutrés et policés, de la diplomatie. Quels sont les médias chinois ? Quelle est leur stratégie d’influence ? Quels sont leurs codes ? Quelle est leur audience ? Quelles sont les communautés qu’ils parviennent à activer ? Autant de questions qui ont vu le jour ces dernières semaines et qui ne manquent pas d’entrer en résonance avec celles qui, pendant plusieurs mois, ont rythmé les questionnements des chercheurs spécialisés sur l’analyse des guerres informationnelles. Cette focalisation sur la Chine, à n’en pas douter, n’est ni stérile, ni vaine, comme le montrent les derniers sondages réalisés en Italie sur l’appréhension des Italiens à l’égard des différents acteurs politiques dans le monde.

Un sondage réalisé par SWG, sur une période allant du 20 mars au 12 avril, montre, en effet, qu’en Italie, l’Allemagne et les États-Unis sont dorénavant appréhendés par les Italiens comme des pays ennemis, tandis que la Chine et la Russie sont classés comme des pays amis par les sondés avec respectivement +42 et +17 points.

Ces résultats qui interpellent certes, méritent d’être évalués dans le temps pour voir s’il s’agit d’une évolution des grilles de lectures italiennes au long cours ou bien si, au contraire, il s’agit davantage d’une forme d’épiphénomène, d’une réaction d’animosité à l’égard de l’Union européenne à un moment donné. Mais des résultats qui questionnent également l’impact des cadrages que nous faisons en matière de guerre informationnelle lorsque nous désignons un ennemi. Une nouvelle séquence et une nouvelle parenthèse va s’ouvrir, elle s’est déjà ouverte au demeurant, notamment du côté des chercheurs d’Oxford, avec une focale sur la Chine. Ces basculements sont-ils vraiment pertinents ? Ne créons-nous pas, ex nihilo, des tigres de papier ? Après tout, et pour citer à nouveau Nicolas Mazzucchi, “la désignation de l’agresseur est (surtout) un acte géopolitique”.

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