Drôle de guerre, confusionnisme et “pente douce”

2020 n’est pas 39, encore moins 40, mais les épiphénomènes que les réseaux sociaux et les médias nous donnent à voir, les manifestations de “défaitisme”, de résignation, d’angoisse, de désarroi, de colère et de confusion, et nous subsumons avec ce vocable fourre-tout tout à la fois les discours dits alternatifs et conspirationnistes qui émaillent le quotidien, nous rappellent quotidiennement que cette situation n’a rien de très originale.
drole de guerre, confusionnisme et “pente douce”

À l’orée de la sixième semaine de confinement, les Français n’en peuvent plus. Des batteries de sondage et des études poussées d’analyse de la conversation sur les réseaux sociaux permettraient, à n’en pas douter, de mettre une réalité quantitative sur ce phénomène. Mais face aux symboles viraux, les chiffres ont toujours un train de retard et ils ne viennent que sanctionner, a posteriori, un air du temps perceptible de manière empirique.

Après tout, les images de ces dizaines de riverains du XVIIIe arrondissement, tournées samedi soir dernier, en train de danser sur du Dalida, et de manifester un désir irrépressible de déconfinement, sont tout à la fois symboliques et anecdotiques. Elles sont anecdotiques car, et en dépit de la portée de ces dernières sur les réseaux sociaux, elles ne sont en définitive que la résultante de la “bravoure” et du “courage”, face à l’“ennemi invisible”, que d’une infime poignée d’habitants du XVIIIe siècle. Elles sont symboliques car elles entrent en résonance, indirectes certes, avec le prisme macronien apposé depuis plusieurs semaines maintenant établissant un parallélisme, non exempt de critiques, entre crise sanitaire et guerre.

Comment comprendre que face à un ennemi, certes virologique et invisible, des Français bravent l’interdit ? Est-ce une manifestation de résolution ou de résignation? De courage ou de lâcheté ? Peur refoulée ou témérité ? À bien des égards, et sans risquer de forcer de trop des analogies qui, comme toutes analogies sont traversées par des faiblesses manifestes et des rapprochements bien souvent hasardeux, on serait tenté de voir dans cette situation une forme de réminiscence de la “Drôle de guerre”.

Alors certes, les Français ne sont pas confinés dans une casemate ou dans un blockhaus de la ligne Maginot, ni encore moins exposés à des hypothétiques tirs des canons de 88 et de 37 allemands, mais le fait est que depuis plusieurs semaines, ils sont terrés chez eux, exposés tout à la fois à la gestion erratique des “chefs”, au confusionnisme tous azimuts, dont la science ne saurait échapper, et à l’attente face à un ennemi qui sans se montrer n’en agit pas moins.

Dans ses pages consacrées à l’analyse de la “Drôle de guerre”, dans son ouvrage consacré à L’opinion française sous Vichy, l’historien Pierre Laborie faisait notamment observer “la drôle de guerre, avec sa situation de “belligérance sans vraie bataille”, qui rejoint les représentations frileuses de l’imaginaire de crise, réinstalle la nation dans le sens de la ligne de pente et achève de tout compromettre”. Et l’historien d’ajouter que “son atmosphère délétère et sa logique déprimante de l’attente s’ajoutent à l’inaction corrosive et à l’incapacité de définir clairement des buts de guerre pour réactiver et aggraver le poids d’une confusion plus que jamais envahissante”. La Drôle de guerre est de celle qui “corrode les énergies et mine les volontés […] qui réveille des divisions internes qui s’étaient atténuées, […] qui révèle et consolide la fonction refuge des perceptions irrationnelles et la puissance de leurs logiques internes”.

2020 n’est pas 39, encore moins 40, mais les épiphénomènes que les réseaux sociaux et les médias nous donnent à voir, les manifestations de “défaitisme”, de résignation, d’angoisse, de désarroi, de colère et de confusion, et nous subsumons avec ce vocable fourre-tout tout à la fois les discours dits alternatifs et conspirationnistes qui émaillent le quotidien, nous rappellent quotidiennement que cette situation n’a rien de très originale. Cette situation, avec ses caractéristiques qui lui sont propres, charrient moins d’inédit et de nouveauté que d’aucuns le laisseraient à penser, et le souvenir des pages écrites par Marc Bloch ou, plus proche de nous, Pierre Laborie, nous invite à comprendre le temps présent et, peut-être, à douter du temps futur et de ses potentialités de tabula rasa. Sans tomber dans un déterminisme qui irrésistiblement rendrait cette situation, comme ses devancières, irrésistibles, force est de constater que l’étiologie fait rejaillir des mimétismes et des parallélismes indéniables.

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