Les perdants de la crise

Au rang des perdants de la séquence, figurent côte-à-côte les deux ennemis idéologiques mortels qui ont rythmé le monde d’hier : les tenants de la démocratie libérale et du libre-échange et les populistes.
les perdants de la crise

Cette brève clôt une période atypique, trouble et, osons le terme, éminemment extraordinaire. Si pour nombre d’acteurs le temps est à la prospective, encore que cette dernière se résume le plus souvent à une forme de recyclage de poncifs éculés sur le “monde d’après qui ne sera pas le monde d’avant” ou sa variante plus zweigienne sur “le monde de demain qui ne sera plus le monde d’hier”, nous nous bornerons pour notre part à esquisser un premier bilan non consolidé.

En dépit des préoccupations sanitaires qui auront paru à un moment unir toute la population française, voire la planète entière, dans un même mouvement de peur et d’angoisse, et l’orienter autour d’un même objectif (un traitement, un vaccin), en la faisant communier dans les salves d’applaudissement de 20h ou autour de grand-messes (allocutions solennelles, points presse quasi quotidien du DGS, observation rigoureuse des courbes …) et des mêmes mots d’ordre (« tous mobilisés »), « l’union sacrée » de la « France unie » se sera lézardée à la vitesse de l’éclair.

Ennemi invisible et désigné de manière inconséquente, guerre introuvable, erratisme gouvernemental, corporatisme tous azimuts, dont la posture des instances ordinales sur le sujet des masques est loin d’être anecdotique, énième faillite de la représentation politique, cette crise a vu s’accélérer “l’archipélisation” du pays et contribué à faire franchir un nouveau palier au baromètre de la défiance. Quant aux clivages anciens, que la rhétorique militaire et la visite sur le “front” d’Emmanuel Macron à Mulhouse, cache-misères de circonstance et artifice de communication bancal n’auront guère permis d’estomper, ils n’auront pas tardé à ressurgir et à s’exacerber dans des proportions inouïes. Parisiens contre provinciaux, science contre naturalité, élites savantes contre gilets jaunes, vérités officielles contre croyances alternatives, riches contre pauvres, travailleurs exposés contre cadres en télétravail, villes contre banlieues, décroissance contre productivisme…

Au rang des perdants de la séquence, figurent côte-à-côte les deux ennemis idéologiques mortels qui ont rythmé le monde d’hier : les tenants de la démocratie libérale et du libre-échange et les populistes. Les premiers car ils auront été les initiateurs d’une politique globale dont, le moins qu’on puisse dire, et qu’elle aura quelque peu enrayé le business as usual de la circulation libre des personnes via le retour des frontières, y compris entre les individus, mais aussi celle des idées. Des idées car la crise sanitaire a accéléré le processus, déjà entamé, de contrôle de la circulation informationnelle sur les réseaux sociaux. Il n’est qu’à voir la décision de la plateforme Medium de bannir les contenus critiques à l’égard de la distanciation sociale, ou les actions engagées par Facebook contre anti-lockdown aux États-Unis pour se convaincre du fait qu’un nouveau tour de vis a été réalisé ces dernières semaines.

Quant aux populistes, de Johnson à Trump en passant par Bolsonaro, leur inconséquence n’aura eu d’égal que leur mépris du réel. Pourtant, en dépit de leurs errances, il est fort à parier que confusionnisme, règne du faux et désignation de boucs-émissaires aidant, ils parviendront à se refaire une virginité.

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