Et à la fin, c’est la science qui perd

À la boxe, Didier Raoult et son demi-million de followers auraient gagné aux points, si ce n’est par K.O, devant Philippe Juvin et ses 32 000 followers. Mais voilà, nous ne sommes ni au Stade Vélodrome, ni au Madison Square Garden.
olive et tom

Crise sanitaire oblige, jamais le discours médical et scientifique n’a été aussi central dans le pays. Pourtant, si le pangolin, ou la chauve-souris, on ne sait plus trop bien qui est responsable de quoi, n’étaient pas venus jouer les trouble-fêtes, nous devrions présentement discourir doctement de la énième non-titularisation de Karim Benzema en équipe de France. Vrai sujet, vrai débat et vraie controverse. Mais, crise oblige, football, politique et autres controverses dont nous avons le secret, en somme nos principaux sports hexagonaux, ont été remisés au placard.

Au lieu de cela, un autre match a passionné les Français, encore que, en cours de route, comme un Lorient-Guingamp ou un Toulouse-Valenciennes, qui ne nous manquent guère en ces temps de disette sportive, une partie d’entre-eux ait zappé à la mi-temps. À l’heure où cette newsletter quotidienne, débutée le 23 mars, s’apprête à changer de rythme, le match, lui, n’est toujours pas terminé. Alors que tout donnait à penser que la chloroquine et le traitement Raoult étaient menés largement au score, avec une transversale plein axe du Lancet pour clôturer la partie, voilà que patatra, sur un superbe retourné acrobatique, la team Raoult recolle au score. Quitte à filer la comparaison footballistique, soulignons également que le débat sur la chloroquine ressemble à s’y méprendre à un match à la Olive et Tom, avec un nombre de joueurs bien peu réglementaire et une longueur du terrain de football qui dépasse, de très loin, les standards habituels. Les passements de jambe, les crochets, transversales et autres grands ponts des uns et des autres, des deux camps, ont fait forte impression. Les Français, qui au demeurant ont toujours eu le goût du duel, qu’il soit à l’épée, au pistolet ou au sabre, ont beaucoup goûté à ce spectacle de rue pendant le confinement et n’ont pas manqué, pour toute une frange d’entre-eux, de s’identifier à la figure, mi-hussard mi-chevalier, de Didier Raoult.

Pourtant, à l’heure de faire les comptes, et de regarder qui sort perdant, qui sort vainqueur, on peut se demander si ce match n’était pas, aussi et surtout, un jeu à somme nulle, où le gain des uns entraîne irrémédiablement une perte pour la partie adverse. Les grandes controverses scientifiques sont aujourd’hui des controverses d’opinion et leur lice n’est ni dans les écoles ni dans les revues scientifiques, mais dans les travées des réseaux sociaux. Comme le montrait jean-Christophe Gatuingt, co-fondateur de la société d’analyse de l’opinion en ligne Visibrain, Didier Raoult est passé en moins de 2 mois de 0 à 500 000 followers. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le directeur de l’IHU Méditerranée Infection, en compte plus de 557 000. Plus que la plupart des personnalités politiques françaises, plus que la plupart des comptes de dirigeants ou corporate. À la boxe, Didier Raoult et son demi-million de followers auraient gagné aux points, si ce n’est par K.O, devant Philippe Juvin et ses 32 000 followers. Mais voilà, nous ne sommes ni au Stade Vélodrome, ni au Madison Square Garden. La polarisation excessive induite par cette controverse, encore qu’on pourrait nous objecter que c’est bien là le problème de toute controverse, des OGM au glyphosate en passant par le nucléaire, de figer les positions et les postures en deux blocs caricaturaux, a, cependant, fait une victime : la science.

Alors certes, la science frôle l’état de mort encéphalique depuis maintenant quelques années, entre corruption de certaines revues et éminents scientifiques, et discours fallacieux de nombres de militants et autres acteurs associatifs, dont le lobbying, plus ou moins étayé, à contribuer à faire le lit du populisme scientifique, versant scientifique de son cousin politique. Pourtant, avec cette centralité du discours scientifique, et avec cet intérêt des Français, bien contraint et forcé d’ailleurs, pour le fait scientifique, on aurait pu espérer un aggiornamento. Une prise de conscience à même de balayer le vent mauvais qui souffle sur différents champs depuis plusieurs décennies maintenant. Mais entre postures communicationnelles, méthodologies douteuses et études, des deux camps, problématiques, force est de reconnaître que la confusion sort victorieuse. Et la dernière polémique suscitée par l’étude du Lancet, dont il est encore difficile de percevoir les tenants et aboutissants, est le dernier clou dans le cercueil. Même si des corrections sont apportées et que des démentis sont formulés, le mal est fait. Dans Le Figaro de ce soir Didier Raoult dénonce “les publications scientifiques […] qui véhiculent de fausses informations”. Et pour conclure, en faisant écho à notre dernier article du 27 mai consacré au fact-checking sur les réseaux sociaux, on voit à travers cette controverse toute la stérilité et la vacuité des discours prétendant rétablir tout à la fois la vérité et la réalité sur les réseaux sociaux…

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