Le crépuscule des idoles (et l’aube confusionniste)

La semaine écoulée a été marquée par une nouvelle séquence éminemment polyphonique de laquelle certains marqueurs ont surnagé, dans cet espèce de maelstrom des plus détonants et de brouhaha généralisé sur les réseaux sociaux.

La semaine écoulée a été marquée par une nouvelle séquence éminemment polyphonique de laquelle certains marqueurs ont surnagé, dans cet espèce de maelstrom des plus détonants et de brouhaha généralisé sur les réseaux sociaux.

Couvrez ces statues que je ne saurais voir

Statue de De Gaulle souillée, à la peinture jaune, à Pavillon-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Statue de Gallieni aux Invalides taguée en début de semaine, puis recouverte d’un drap noir, hier en fin d’après-midi, par des militants anti-racistes, parmi lesquels figuraient l’ancien footballeur international français Vikash Dhorasoo. Destin cocasse et ironique que celui de Joseph Gallieni, gouverneur militaire de Paris pendant la Première Guerre mondiale, grand artisan de l’épopée symbolique des taxis de la Marne et devenu Maréchal de France à titre posthume en 1921, que d’être la proie d’un ancien footballeur, ayant écumé les clubs européens les plus huppés de l’Olympique lyonnais (OL) de Jean-Michel Aulas au Milan AC de Silvio Berlusconi, et qui a choisi une retraite militante en rejoignant avec corps et bagages les rangs de La France Insoumise (LFI). Mais l’époque ne s’embarrasse ni des paradoxes, ni des faits de gloires passés qui pèsent bien peu, il faut bien le reconnaître, pour les adeptes contemporains de la philosophie à coups de marteau et de la lecture biographique a posteriori avec pour seule dominante le réquisitoire à charges. La société post-confinement aura, en partie, accouché d’une forme contemporaine de remise en question où les réseaux sociaux sont le lieu de procès, à la chaîne et par contumace, de figures historiques. Ces figures défuntes, parce qu’elles mangent les pissenlits par la racine pour le dire trivialement, n’ont pas le loisir d’assister, fût-ce de manière passive et jouée d’avance, à ces procès de Moscou et de Prague contemporains qui ont cela d’inquiétant qu’ils ne sont ni le fait d’un régime totalitaire, ni celui d’un groupuscule révolutionnaire engagé dans une ascension irrésistible, mais davantage d’un mélange des genres diffus et bizarre où se côtoient indigénistes, SJW, “wokistes”, altermondialistes et autres idéologues du monde d’après.

Guerre des Boutons 2.0 à Dijon

Et s’il n’y avait que les statues à vaciller en ce mois de juin on pourrait nous objecter que, décidément, nous faisons beaucoup de cas pour des amas de ferraille et de bronze, désuets, que le temps aurait bien fini par éroder au demeurant, certes avec plus de lenteur que les petits coups de marteaux de nos contemporains. Pourtant, derrière ces épiphénomènes qui ne vont pas sans faire écho, à leur manière et, bien évidemment, toutes choses égales par ailleurs, à certaines aspirations des dadaïstes du siècle précédent, la trame qui se noue dépasse de loin les seuls coups de pinceaux, de marteaux et d’aérosols. Car en parallèle de ces actions, ou en perpendiculaire d’ailleurs, tend les faits apparaissent comme entremêlés lorsqu’ils en viennent à être médiatisés sur les réseaux sociaux, en raison notamment de logiques internes de percolation thématiques, d’autres faits saillants se sont cristallisés cette semaine. 

En effet, les quelques jours qui nous séparent du dernier numéro de cette newsletter ont vu la question de la violence légitime devenir centrale dans le débat public. Aux appels, quasi tous azimuts, de la chanteuse Camélia Jordana en passant par Jean-Luc Mélenchon, à désarmer la police, coupable forcément de tous les crimes et de toutes les abominations, et pourtant portée au pinacle il y a de cela même pas 5 ans au moment des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, a succédé un clair-obscur saisissant. Saisissant car, et pour brosser le portrait à grands traits, les événements de Dijon se situent quelque part entre La Guerre des Boutons de Louis Pergaud, L’Équipée sauvage, moins Marlon Brando, et  Banlieue 13, obscur nanar français. Une Guerre des Boutons ré-adaptée en somme où les Longeverne et les Velrans, troqueraient leurs sarbcanes, billes et autres lance-pierres, pour des revolvers Smith & Wesson chambrés en .38 Special ou en .357 Magnum, des fusils d’assaut type automatique, où l’AK-47 fait figure de plus petit dénominateur commun, et autres fusils de chasse dont ne saurait dire si les cartouches étaient de calibre 12 sont à grenaille ou à balle. 

Dans la “Bataille de Dijon”, marquée par une confrontation entre habitants du quartier des Grésilles et Tchétchènes, outre la débauche de moyens et la démonstration de forces des uns et des autres, avec vidéos de cortèges de véhicules en marche vers Dijon côté Tchétchène relayées sur Twitter et Snapchat et étalages d’armes lourdes du côté des locaux, outre une acmée surréaliste dans la violence, et sa visibilité, s’est aussi et surtout joué une sort de pied de nez. Un pied de nez impromptu et inattendu, mais qui ne pouvait pas mieux (ou plus mal) tomber au vu du contexte politique ambiant. Une irruption de violence, et un témoignage de la béance totale de l’État, qui se produit alors même que le Ministre de l’Intérieur aurait songé, encore que cette information reste à confirmer, à faire mettre un genou à terre aux forces de l’ordre. Cocasse. D’autant plus cocasse que ce n’est pas un, mais souvent deux genoux, que les forces de l’ordre ont posé dans certains quartiers, dans un silence assourdissant.

Violence de l’État confinée, centralité des réseaux sociaux et idoles fugaces

Mais ce qui rend les événements de Dijon proprement signifiants et leur ont assuré leur visibilité dans le monde entier, ce sont les images ahurissantes qui ont circulé sur les réseaux sociaux, pour partie mises en scène par les protagonistes eux-mêmes. Comme le souligne le journaliste Vincent Glad dans un tweet sur le sujet, si « les caméras de surveillance ont été éteintes à coup de fusil, les smartphones continuaient de tourner sans souci car c’était bien l’objectif ». La société du spectacle s’est insinuée partout. Une démonstration de force, consacrant par là-même symboliquement la disparition totale de l’Etat au profit d’autres logiques politiques. De quoi donner à l’événement un écho singulier dans ces multiples débats qui traversent la société française sur la place de l’autorité publique et de sa légitimité.

À l’heure où les élus cherchent à lutter contre la haine en ligne et à enrayer la violence, il faut bien le dire, insoutenable de @snoopy_du_93 et de ses acolytes en pseudonymat que sont les célèbres @kevin_bg_42 et @patriote_vive_marine, les images qui ont circulé tout au long de la semaine sur les réseaux sociaux, de Dijon à l’affaire Farida, du nom de cette infirmière interpellée aux Invalides, avec bien peu de délicatesse il faut bien l’admettre, après avoir lancé des pierres en direction de ces mêmes FDO, nous rappellent que le barycentre a (irrémédiablement) changé. On ne sort plus les armes pour tuer, ce à quoi rappelons-le sont originellement destinés des fusils d’assaut, des pistolets automatiques et des revolvers, mais pour passer des messages, à son camp et à celui d’en face. De même qu’on ne va plus (uniquement) manifester pour revendiquer quelque chose, et nous sommes évidemment réducteurs en postulant cela, que pour espérer, plus ou moins consciemment, être pris sous le feu nourri de la GoPro de Rémy Buisine, des caméras de 12 mégapixels intégrés aux iPhones et autres Samsung des militants d’extrême gauche et autres altermondialistes tendance pro-environnement tendance YFC ou XR.

Le devenir anamorphosique du réel

Et si au XVIIIe siècle tout finissait par des chansons, on serait tenté dire que le nôtre, éminemment renouvelable et circulaire, se caractérise par un éternel retour aux réseaux sociaux. Tout à la fois lieu de propagation, de diffusion, de manifestation et de réception. Une caisse de résonance et une lessiveuse qui produit à la chaîne des ersatz de symboles et d’icônes qui ne sont, bien souvent, que des impasses et des phénomènes fugaces. Farida aujourd’hui, Dijon déjà hier à l’heure où nous écrivons ces lignes. Des phénomènes, en définitive, sans (vraies) conséquences. Pour preuve, Le Monde n’a quasiment pas traité le sujet, alors que tournaient en boucle des images de Tchétchènes armés jusqu’aux dents, et engagés dans une démonstration de forces à la lisière entre un mauvais Call of Duty et une logique pré-insurrectionnelle. Pour preuve également, aucune arme n’a encore été retrouvée à Dijon, lors des différentes descentes menées par les forces de l’ordre. Quant à Farida, sans risque de nous tromper, ni d’être démentis à l’avenir, on dira à son égard qu’elle aura été l’idole d’un jour d’un attelage hétéroclite de militants, en mal visiblement de figures tutélaires, avant de retomber dans l’oubli.

Ainsi va la vie sur ces espaces, où la violence succède à l’ironie qui elle-même succède au name and shame, à l’indignation et autres dénonciations. Un barycentre qui se déplace en somme, mais qui charrie avec lui également son lot de réflexions ontologiques. Que nous donne à voir ces espaces du monde et de sa réalité ? Sur-focalisation, représentation du monde en anamorphose, espace du sur-jeu, des cris d’orfraie et de la surenchère permanente, où la montée dans les tours pour les uns se fait à coups de threads de 150 tweets et pour les autres, plus à l’aise avec les cartouches qu’avec les phrases ciselées, à coups de démonstration de force sur Snapchat.

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